Jeunesse et engagement : réponses aux questions de Suzanne

Article : Jeunesse et engagement : réponses aux questions de Suzanne
Crédit: iwaria
6 juin 2022

Jeunesse et engagement : réponses aux questions de Suzanne

J’ai répondu aux questions de Suzanne N’gouandi pour sa chaîne de podcast « S’engager autrement »

Ce podcast enregistré dans le cadre de la journée mondiale de l’environnement s’intéresse à l’engagement des jeunes en Côte d’Ivoire et en Afrique. Suzanne a voulu le plus de détails possibles, sans limite de temps. Ce billet revient sur quelques séquences : l’intégralité est à écouter sur sa chaine. Let’s go !

Suzanne : comment t’es venu l’idée d’initier ton blog ?

Moi : L’idée m’est venue quand mes sensibilités écologiques ont rencontré ma prise de conscience que tout est en train de s’effondrer. C’est une prise de conscience qui s’est faite par des lectures, des documentaires, des constats, de l’indignation face à l’inaction et face à la banalisation des catastrophes environnementales en Côte d’Ivoire.

Je ne suis pas un grand fan de télévision mais pour les rares fois où il m’a été donné de regarder la télévision, j’ai toujours été intéressé par les documentaires sur la nature, le récit sur des animaux, la flore etc. J’aime les documentaires qui montrent ce qui se passe dans la tête des animaux, comment ils vivent, se défendent, meurent, assurent leur survie en groupe etc… J’ai toujours été fasciné par l’intelligence du monde animal et végétal.

En grandissant à force de lecture et de visionnage de documentaires, j’ai compris avec un peu de peine que c’était un patrimoine en danger. J’ai compris que si on reste dans notre propension à vouloir tout manger, tout détruire parce qu’on veut de l’argent, on veut se développer, on va tout droit dans le mûr parce qu’avec le réchauffement climatique on va peut-être construire des infrastructures mais à un moment on ne pourra pas les utiliser. 

 J’ai l’impression qu’on est tous dans un gbaka dont les pneus arrières se dégonflent progressivement, alors que le gbaka est en plein sur l’autoroute et personne ne veut que le gbaka s’arrête, parce que tout le monde est pressé d’arriver là où il va. Tu vois un peu Suzanne, voilà où on en est. C’est de ça qu’il s’agit quand on parle de crise écologique, climatique, d’effondrement de la biodiversité etc… et j’ai eu envie d’écrire sur ça à partir de 2017 pour partager avec d’ autres jeunes. 

Et coïncidence, en 2017, je participe à une formation organisée par un opérateur de téléphonie en Côte d’Ivoire sur le blogging. Elle a été animée par des anciens du blogging en Côte d’Ivoire et séance tenante j’ai créé mon blog sur WordPress. Étant donné que j’avais déjà pas mal de réflexions que j’avais envie de partager, le blog s’est vite enrichi de ces réflexions et les billets ont commencé à dépasser le seul cadre de mon blog[…]

Suzanne : peux-tu nous parler de ton blog et des thématiques abordées ?

Moi : Il y a une thématique centrale. C’est l’écologie. Et j’ai actuellement trois rubriques.

La rubrique « écologiquement » où je partage des réflexions diverses. C’est une rubrique qui permet de voir comment mes réflexions ont évolué depuis 2017. Parce que dans l’engagement il y a des stades de réflexion. Il y a des choses que j’ai dites en 2017 que quand je lis aujourd’hui je me dis « mais frère qu’est-ce que tu racontais? » (Rire) Mais au moins, ça a le mérite d’exister car c’est aussi le fruit d’un stade d’engagement. C’est dans cette rubrique que j’exprime souvent mon ras-le-bol face à certaines dérives et actualités écologiques.

Il y a ensuite la rubrique « consom’acteur » où je pars du principe que si le consommateur change sa façon de consommer, on aura résolu une grosse part des problèmes de l’humanité. Si avant d’acheter un produit, je me pose la question de savoir si l’entreprise qui a fabriqué n’est pas cruelle envers la biodiversité, ne déforeste pas, ne maltraite pas ses employés, cela va pousser l’entreprise qui au départ ne pense qu’à faire du chiffre, à faire attention et fournir un produit qui n’est pas le fruit de la déforestation et du travail inhumain par exemple. Se poser des questions avant d’acheter c’est quitter le grade de consommateur pour évoluer au grade de consom’acteur. Et c’est de tout ça que je parle dans cette rubrique. 

La dernière rubrique c’est « initiatives durables » où je partage l’histoire d’autres jeunes et d’autres personnes engagées sur le sujet écologique de la plus belle des manières, en Afrique. Parce qu’on pense souvent à tort que l’Afrique ne bouge pas sur certains sujets d’ordre mondial, alors que si ! Sauf qu’on ne relaie pas assez les bonnes initiatives. Il y a des personnes qui font des choses extraordinaires qui n’ont besoin que de visibilité : et la visibilité c’est toi ton partage, ton témoignage, c’est moi mon blog qui offre une lucarne à un jeune, à une entreprise qui fait des efforts pour l’écologie ou sinon pour éviter le pire à l’humanité.

Suzanne : comment as-tu été sensibilisé à l’activisme pour la cause environnementale ?

Moi : Comme je l’ai dit au début, avant d’arriver au blog, j’étais déjà sensible à tout ce qui touche à la vie sauvage, à la nature dans toute sa diversité. Mais à un moment, il y a des lectures et constats qui m’ont fait prendre conscience de l’urgence écologique en Côte d’Ivoire. Je suis par exemple toujours impressionné par les déchets qui jonchent les rues d’Abidjan, d’Adjamé à Abobo, Port-Bouet, Akouedo etc… À un moment j’ai commencé à faire le lien entre le fait de traverser certaines communes comme Adjamé, Abobo à pied et le fait d’avoir mal à la tête après. Parce que dans ces communes, on est constamment exposé à la pollution atmosphérique, sonore, aux odeurs de poubelles. En 30min de marche tu es déjà asphyxié à Abidjan, t’as déjà chopé deux-trois maladies dues à l’environnement insalubre.

Il y a eu aussi plusieurs scandales en Côte d’Ivoire qui ont attiré mon attention. En 2006, le gros scandale écologique qui va attirer mon attention : le scandale probo Koala, l’affaire trafigura, où un matin on se réveille avec une forte odeur qui envahit Abidjan et emporte 17 vies humaines avec une centaine de milliers d’empoisonnements suite au déversement de plus de 300 tonnes de déchets pétroliers au large d’Abidjan. J’étais encore adolescent mais ça m’a marqué. Après j’ai lu un rapport qui montrait comment la Civ est passée de 16 millions d’hectares de forêts à moins de 2 millions aujourd’hui (véritable catastrophe). Arrivé à l’université, j’ai commencé à être au parfum de la menace de disparition de nos villes côtières comme Grand-Lahou et Lahou-Kpanda, du fait du réchauffement climatique dont l’une des conséquences est l’élévation du niveau de la mer. 

Tout ça a commencé à résonner fort à un moment donné dans ma tête. Ça a mijoté jusqu’à ce que j’aie besoin de déverser dans un bac plus grand qu’est internet pour que chacun puisse se servir. Parce que je me suis rendu compte que ces graves problèmes étaient banalisés dans l’opinion publique ivoirienne. Et ça l’est encore aujourd’hui malheureusement ! On attend peut-être que le pire fasse le buzz, pour se rendre compte de ce que les scientifiques du climat prédisent depuis 30 ans et d’ici 100 ans pour l’Afrique.

Suzanne : quelles sont les actions que les jeunes peuvent mener pour protéger l’environnement ? (10 exemples)

Je ne donnerai peut-être pas dix exemples mais pour ce qui me vient en tête, je dirai :

  • S’informer, et se former si possible, pour comprendre les menaces qui pèsent sur notre planète. C’est par la connaissance du problème qu’on arrive à prendre le bon bout de l’engagement.

  • Changer notre façon de consommer.

Derrière certains produits que les jeunes achètent, il a fallu déforester et exploiter des gens. Les jeunes doivent changer leur façon de consommer.

  • Être bénévole au sein d’une association/ONG environnementale : ça permet de garder la flamme, s’enrichir mutuellement et engendrer plus d’impact quand c’est bien coordonné.

  • Faire attention à l’eau qu’on gaspille à la maison.

  • Faire attention à l’électricité qu’on gaspille à la maison.

  • Avoir un usage écologique du numérique : ne pas publier sur internet parce qu’on a envie de publier. Mais publier parce que c’est utile pour la communauté qu’on entretien. Parce que derrière, ce sont des machines qui stockent toutes la masse d’informations qu’on balance sur les réseaux sociaux, ces machines fonctionnent en permanence avec de l’énergie, de l’électricité. Or pour avoir l’électricité ce sont des ressources qui sont mobilisées, des ressources qui ne sont pas inépuisables.
  • Consommer local, parce qu’un produit qui vient de l’autre bout du monde ça pollue plus qu’un produit qui vient du champ d’à côté : on parle de kilomètres alimentaires.
  • Faire des recherches sur les marques qui fabriquent avant d’acheter leurs produits. Parce que si tu achètes les produits d’une marque qui polluent les terres pour produire en masse, c’est comme si toi aussi tu cautionnes cette pratique dévastatrice pour l’environnement…

Je vais m’arrêter là. Il y a des astuces sur mon blog. En 2019, j’ai publié les 7 pas de l’apprenti écolo.

Suzanne : penses-tu que la jeunesse africaine et ivoirienne devrait plus s’engager pour la préservation de l’environnement ?

Moi : Bien sûr ! Et surtout s’engager sérieusement. Par des actions concrètes, qui permettent d’avancer dans les lois, qui permettent d’éviter des scandales comme probo koala, qui permettent d’avoir des mesures fortes pour éviter les graves crises que prédisent les experts du climat. Le dernier rapport du GIEC est sans appel : si on ne fait rien le réchauffement climatique va causer des inondations extrêmes, accentuer les déplacements de populations, provoquer des guerres civiles etc… Donc c’est sérieux et c’est de nous qu’il s’agit d’abord.

Suzanne : pour toi c’est quoi s’engager?

Moi :

C’est passer à l’action de façon régulière et répétée dans le cadre d’une cause qui nous tient à cœur, en venant tel qu’on est, avec les moyens qu’on a. Autrement c’est le don de soi sans rien attendre en retour…

On ne vient pas à l’engagement pour se faire un nom, mais pour servir une cause. Si en le faisant ça nous profite en terme de réputation tant mieux. Mais le but principal c’est d’aider à résoudre un problème de société, sans rien attendre en retour. C’est du sacrifice. Accepter de donner une partie de son temps, son savoir, son énergie, son argent, sans forcément monnayer, c’est cela l’engagement. 

Dans le cadre de la cause environnementale, c’est comprendre que nous sommes peut-être la dernière génération à pouvoir avoir les cartes en mains pour redresser ce monde qui court résolument vers le mur. Les scientifiques ne cessent de sonner le glas funèbre d’une planète à l’agonie. Chaque mois un rapport scientifique sort pour nous alerter, mais on ne lit pas. C’est dans ces rapports qu’il a tout ce qu’il faut pour s’engager.

Ailleurs, ça bouge fort, sur d’autres continents. Pour une fois, il ne faut pas être en retard dans la prise de conscience des enjeux du monde dans lequel  on vit. Nos parents, nos prédécesseurs ont négligé certains combats de leur temps et aujourd’hui nous en payons le prix durement. Il ne faut pas commettre la même erreur.

S’engager en tant que jeune, c’est comprendre que c’est à nous d’impulser les changements auxquels on aspire. Ça peut passer par des podcasts comme ce que tu fais, par le blogging pour donner de la voix, par des mouvements, par l’entrepreneuriat, la politique etc… 

Pour finir je dirai qu’il n’y a pas de petit engagement. Chacun peut s’engager à son niveau comme il peut et comme il l’entend. Face aux enjeux actuels, il ne faut juste pas rester dans le camp de ceux qui ne font rien. Je terminerai en ajoutant qu’il faut être constant dans l’engagement. S’informer. Briser des barrières. Briser les codes et les plafonds de verres : faire tout ce qu’il faut pour que l’engagement puisse porter et créer du changement.

Yves-Landry Kouamé

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