Yves-Landry Kouamé

Réchauffement climatique : comment la jeunesse africaine rappelle l’urgence

Sur le front de l’engagement social et écologique, les actions de la jeunesse africaine commencent à peser. Incorruptible, résolue à dire NON aux projets climaticides et appelant à une justice climatique, cette jeunesse rappelle avec une rare détermination, l’urgence d’agir sans délai.

@etresensibleasonenvironnement

L’Afrique de demain se dessine à travers sa jeunesse d’aujourd’hui, soucieuse de rompre avec tout ce qui handicape son avenir. Les 200 millions de jeunes Africains vivent d’une manière ou d’une autre, les dégâts causés par le réchauffement climatique, en remarquant la faible capacité des Etats à y faire face. Cette jeunesse ne croise pour autant pas les bras à attendre le miracle. Ses inquiétudes se manifestent par plusieurs formes d’engagement qui dérangent et mettent à mal plusieurs projets. Boycott de chantiers climaticides, grèves scolaires et contestations diverses, cette nouvelle génération engagée, par sa proactivité et par ses réseaux d’influence, oblige les entreprises et les politiques à replacer le réchauffement climatique au cœur des priorités.

Une jeunesse proactive qui conteste les projets climaticides

Mégaphones, tracts et pancartes en main, prêts à sécher les cours tous les vendredis pour manifester et montrer qu’ils sont plus chauds que le climat, qu’ils soient d’Afrique, d’Europe, d’Amérique ou d’Asie, les jeunes sont préoccupés par le réchauffement climatique. Et aussi inévident que cela puisse paraître, les questions écologiques tiennent une grande place dans les préoccupations de la jeunesse africaine.

La politique des grands travaux et les projets autrefois bien vendus d’implantation des grosses entreprises internationales dans des villages aux ressources naturelles riches, ne sont plus à leurs heures de gloire. Ces projets qui avaient tendance à être annoncés à la une des journaux télévisés pour montrer un certain dynamisme économique sont aujourd’hui accueillis différemment. Il faut désormais user de pédagogie pour expliquer aux jeunes comment les impacts sociaux et environnementaux induits seront pris en compte. Ces travaux risquent sinon de ne pas aboutir ou peuvent susciter de vives contestations pouvant prendre des formes diverses et inattendues. 

Avec moins de 4% des émissions de CO2 de la planète, l’Afrique est le continent qui pollue le moins mais qui subit le plus les conséquences du réchauffement climatique. C’est de ce fait, la principale préoccupation parmi les sensibilités écologiques de sa jeunesse. En 2016 déjà, une étude de l’IPSOS montrait que le réchauffement climatique arrivait en 5e position des préoccupations de la jeunesse africaine. Ils étaient alors 54% à être préoccupés par cette réalité. Aujourd’hui, un peu partout sur le continent, une éclosion impressionnante d’organisations et des figures écologiques se dressent pour freiner des projets climaticides qui, dix ans en arrière, seraient passés facilement sans susciter de sérieuses contestations. Cette prise de conscience des enjeux écologiques change tout, surtout dans la façon de conduire les projets de développement au sein des territoires.

En Afrique de l’Ouest par exemple, la pression de la jeunesse écologique a endigué l’un des plus importants projets de centrale à charbon. San Pedro (Côte d’Ivoire) devrait en effet abriter la première centrale à charbon thermique d’Afrique de l’Ouest en 2024 mais le projet a été avorté en 2021, dans un contexte tendu de COP26 où plusieurs pays se sont engagés à sortir du charbon.  Pour aboutir à une telle victoire, il a fallu des jeunes pour monter au créneau dès les premiers soupçons d’implantation du projet. Ces jeunes ont tenu à faire barrière pour rappeler qu’une telle ambition n’est pas en accord avec les enjeux locaux et l’état actuel de l’atmosphère. Pour rappel, le charbon est la source d’énergie la plus polluante en termes d’émission de CO2. 

©via freepik

De même, au Kenya, l’un des plus importants projets de centrale à charbon d’Afrique de l’Est a été boudé par la jeunesse écologique. Cette contestation a obtenu le soutien de la justice kényane qui a sommé la suspension du projet en 2019. Ce processus d’action proactive de la jeunesse est aussi en cours en Ouganda, cette fois pour faire barrière à un méga projet d’exploitation du pétrole. Il s’agit précisément de l’inquiétant projet EACOP qui mobilise actuellement une jeunesse prête à tout pour faire barrage. Au Sénégal, la menace de disparition du précieux désert de Lompoul dont l’importance éco-touristique est une richesse pour les populations locales, mobilise des jeunes contre l’imminent projet d’expansion du terrain d’exploitation du minerai zircon.

Les exemples de contestations des projets climaticides en Afrique commencent à abonder, au même rythme de l’intensification du réchauffement climatique sur le continent. D’autres blocages sont à prévoir car les dégradations environnementales s’amplifient pendant que les causes profondes semblent toujours venir d’ailleurs d’où l’idée de justice climatique.

“Pas d’écologie sans justice climatique”

Un sentiment d’injustice se répand chez les jeunes africains quand ils abordent la question du réchauffement climatique. Ils contestent de plus en plus le discours écologique axé sur l’adaptation aux changements climatiques et militent pour replacer le réchauffement climatique dans un cadre qui situe les responsabilités : un cadre de justice climatique.

Parce que les mots comptent, le discours de l’adaptation aux changements climatiques commence à vieillir, d’autant plus que les 100 milliards annuels promis par les pays développés pour l’aide à l’adaptation n’arrivent pas. La justice climatique est réclamée en boucle dans les grands agoras et sur les réseaux sociaux. Mais qu’est-ce que la justice climatique ? 

L’idée de justice climatique part de la réalité selon laquelle, certains pays subissent des retards de développement en raison de la pollution engendrée majoritairement par les pays développés depuis la révolution industrielle jusqu’à la fin du XXe siècle.

La justice climatique suggère par exemple de verser des compensations à ces pays mis en difficulté afin de réparer les préjudices causés ou du moins afin de les aider à s’adapter sans que cela ne leur coûte. Elle suggère également d’associer ces pays aux décisions qui les concernent, c’est-à-dire leur garantir une participation significative aux sommets importants de négociations climatiques. Ce nouveau narratif a tout son sens et accompagne les actions de boycott dont nous parlions plus haut.

Ce sentiment d’injustice n’est pas un cas isolé sur le globe. Si les jeunes Africains ne veulent plus entendre parler d’écologie sans qu’on parle de la justice climatique, en Europe aussi il est désormais hors de question de parler d’écologie sans parler de la justice sociale car tout est lié. L’expression « pas d’écologie sans justice sociale » se répand dans le vocabulaire des jeunes. En parlant de justice sociale, il ne s’agit pas seulement de dire que les couches les plus fragiles de la société occidentale sont les plus vulnérables face aux dérèglements climatiques. Il s’agit de rappeler aussi que « manger bio » n’est pas à la portée de tous et que pour des raisons financières, de nombreux jeunes n’arrivent pas à avoir un train de vie éco-responsable, malgré leur conscience écologique. 

Parce que le réchauffement climatique n’est pas une perception lointaine

Pour les jeunes du continent africain, les catastrophes liées aux dérèglements climatiques ne se voient pas sous l’angle d’un horizon lointain. C’est une réalité de tous les jours, une succession d’événements traumatiques qui contribuent à faire émerger un activisme de plus en plus intransigeant. De la corne de l’Afrique au Sahel, de l’Afrique du Nord à l’Afrique du Sud, les sécheresses et inondations fréquentes brisent des vies et effondrent les activités agricoles des cultivateurs. Ces derniers regardent leurs plantes mourir avant les récoltes, difficile alors de subvenir aux besoins de leurs familles.

La montée des eaux, conséquence du réchauffement climatique, plonge chaque jour les habitants de Lahou-Kpanda, dont les maisons ne résistent plus aux vagues dévastatrices, dans le désespoir. L’augmentation du niveau de la mer est donc une réalité en Côte d’Ivoire. Où irons les jeunes issus de cette portion du territoire frappé par la fureur de l’océan ? 

De plus, ayant abondamment fait la une des rédactions en 2006 à cause du scandale des déchets toxiques déversés illégalement en toute discrétion aux larges d’Abidjan, ce pays est aussi cité en exemple quand on aborde les questions de pollution. Que dire alors de la déforestation ? La Côte d’Ivoire a perdu la quasi-totalité de son couvert forestier en passant de 16 millions d’hectares de forêt en 1960 à moins de 2 millions d’hectares aujourd’hui. La jeunesse ivoirienne est témoin de toutes ces dégradations et atteintes à l’environnement.

Erosion côtière à Lahou-Kpanda ©abidjan.net par CT

Plus bas, à Madagascar, l’île rouge africaine, le territoire du lémurien, ces derniers mois ont été particulièrement difficiles pour la jeunesse en raison de la situation humanitaire du pays. Les Malgaches subissent la première famine directement imputable au réchauffement climatique selon l’ONU. Même si le lien de causalité établi entre cette famine et le réchauffement climatique ne semble pas convenir à un groupe de chercheurs, ils s’accordent tous à dire que le réchauffement climatique y est pour beaucoup. 

Les jeunes de ces territoires frappés par le réchauffement climatique sont conscients que c’est d’abord d’eux qu’il s’agit quand la banque mondiale alerte que 216 millions de personnes seront forcés de migrer à cause du réchauffement climatique d’ici 2050. Ces jeunes sont au cœur d’enjeux si importants qu’ils ne peuvent plus rien faire à part manifester et se donner les moyens de se faire entendre. Cette génération est peut-être la dernière à pouvoir éviter le pire à l’Afrique.

Par ailleurs, l’un des facteurs importants d’écologisation de la jeunesse africaine, c’est l’influence des mouvements internationaux comme Friday For Future, ces grèves hebdomadaires pour le climat impulsées par la suédoise Greta Thunberg. Tous les jeunes qui adhèrent à ce mouvement remettent en question le fait d’aller à l’école sur une planète ravagée par les dérèglements climatiques.

Concluons ce rapide tour d’horizon. Le réveil écologique de la jeunesse africaine arrive à un moment clé de l’histoire de l’humanité. Nous sommes en effet en 2022, près de trente ans après l’introduction de l’idée de développement durable dans les plans de développement des Etats, mais l’état de notre planète continue de se dégrader. Les catastrophes environnementales annoncées par les scientifiques depuis  plus de trente ans ravagent aujourd’hui l’Afrique et tous ces jeunes qui s’engagent soupçonnent un avenir qui sera moins drôle que le présent. C’est pour cela qu’ils montent au créneau pour s’opposer aux décisions politiques susceptibles d’empirer la situation. Proactive et incorruptible, la jeunesse africaine est ainsi en ordre de marche pour non seulement faire barrage aux projets climaticides mais aussi impulser des dynamiques nouvelles qui placent les enjeux climatiques au cœur des projets de développement. Elle aura certes besoin de plus de mégaphones pour être pleinement entendue à l’échelle internationale, mais toutes les petites victoires locales, tous ces projets climaticides mis à mal grâce à l’engagement, donnent de l’espoir.

De toutes ces formes d’engagement émergeront sûrement d’autres Yacouba Sawadogo et d’autres Wangari Muta Maathai, ces références du mouvement écologiste africain dont les œuvres constituent des sources intarissables d’inspiration.

Yves-Landry Kouamé


Que dit le rapport du GIEC sur l’Afrique ?

Le dernier rapport du GIEC a été publié officiellement ce 28 février 2022. Entre dommages conséquents, détails chiffrés de la réalité climatique, inégalités de vulnérabilité et sous-médiatisation, que dit ce rapport sur l’intensification du réchauffement climatique en Afrique ?

Sahara© Iwaria

C’est l’un des rapports les plus importants de ce début d’année. Le 2e volet du sixième rapport du GIEC vient de sortir et fait son petit bout de chemin dans la presse spécialisée, prêchant le plus souvent à des convaincus. Regroupant les travaux de 270 auteurs dont 47 coordonnateurs, 184 auteurs principaux et 39 éditeurs-réviseurs, il regroupe des conclusions scientifiques qui interpellent tous les continents, notamment l’Afrique. Menace de famine,  inégalités de vulnérabilités, certaines zones plus exposées que d’autres, augmentation inquiétante des températures et baisse anormale des précipitations, avec plus de 220 pages consacrées, que dit ce rapport sur le climat en Afrique ?

Alimentation : des détails sur les conséquences du réchauffement en Afrique

Les impacts observés et les risques prévus pour les cultures et le bétail sont importants. Selon le dernier rapport du GIEC, le changement climatique a réduit la croissance de la productivité agricole totale en Afrique de 34 % depuis 1961, plus que dans toute autre région du monde. 

En Afrique subsaharienne par exemple, les rendements de maïs ont diminué de 5,8 % et les rendements du blé de 2,3 %, en moyenne, au cours de la période 1974-2008 en raison du changement climatique. Dans l’ensemble, dans cette partie de l’Afrique, le changement climatique a réduit le nombre total de calories alimentaires, toutes cultures confondues depuis 1970. Il ne faut donc pas s’étonner d’une progression de maladies dues à des carences alimentaires. Les agriculteurs sont en effet exposés à une grande variété de menaces climatiques comme les sécheresses, la variabilité inhabituelle des précipitations, le retard et la réduction globale des précipitations en début de saison et la croissance d’une chaleur insupportable.

Par ailleurs, la dépendance à la pluie pour l’agriculture est un facteur de forte vulnérabilité. L’agriculture en Afrique est particulièrement vulnérable aux changements climatiques futurs, en partie parce que 90 à 95 % de la production alimentaire africaine est alimentée par des cultures pluviales.

Dans ce rapport du GIEC, une synthèse de 35 études portant sur près de 1 040 lieux et cas montre que les rendements des cultures diminuent en moyenne avec l’augmentation du réchauffement climatique pour toutes les cultures de base en Afrique, y compris en tenant compte de l’augmentation du CO2 et des mesures d’adaptation. 

La situation est critique, les conclusions du GIEC donnent froid dans le dos, mais les médias ne s’en font pas les relais et les populations ignorent ce qui se joue à l’horizon 2050 pour leur survie.

Des détails sur la décadence de la biodiversité africaine

Le GIEC est clair : “l’augmentation des niveaux de CO2 et le changement climatique détruisent la biodiversité marine, réduisent la productivité des lacs et modifient la répartition des animaux et de la végétation.” 

Avec un réchauffement climatique de 2°C, 7 % à 18 % des espèces en Afrique devraient être menacées d’extinction. Au-dessus de 1,5°C, la moitié des espèces évaluées devraient perdre plus de 30 % de leur population ou de la superficie de leur habitat approprié.

À 2 °C, 36 % des espèces de poissons d’eau douce devraient perdre leur habitat. Au-delà de 2°C, des pertes soudaines et graves de biodiversité se généraliseront en Afrique occidentale, centrale et orientale. Le changement climatique devrait également modifier les schémas de propagation des espèces envahissantes. 

Les limites de l’adaptation sont déjà atteintes dans les écosystèmes des récifs coralliens, prévient le GIEC. Toutefois l’immigration d’espèces venues d’ailleurs peut compenser partiellement les extinctions locales et/ou mener des gains de biodiversité locale dans certaines régions. 

Les femmes et les filles, plus exposées

Le mot “Femmes” revient 61 fois dans le chapitre 9 du rapport du GIEC consacré à l’Afrique. Cette importance quantitative révèle une réalité de vulnérabilité différentielle importante.

Les femmes, par leur rôle dans la société traditionnelle et par leurs pratiques, sont très vulnérables au réchauffement climatique en Afrique. 

Le réchauffement climatique engendre en effet des déplacements de populations qui tentent de fuir la sécheresse et les évènements extrêmes qui menacent leur survie. Ces déplacements entraînent une augmentation des rapports sexuels transactionnels pour remplacer les sources de revenus perdues. Les changements climatiques affectent ainsi chacun des principaux facteurs de transmission du VIH chez les femmes, notamment la pauvreté, l’inégalité et la violence sexiste.

De plus, la migration des hommes peut accroître la charge des travaux ménagers et agricoles, en particulier pour les femmes. Les femmes adultes sont les principales collectrices d’eau dans le milieu rural (46 % au Liberia à 90 % en Côte d’Ivoire), tandis que les enfants de sexe féminin sont plus nombreux que les enfants de sexe masculin à être associés à la collecte de l’eau (62 % contre 38 %, respectivement). Toutes ces charges ont été analysées et 71% des études ont fait état d’un résultat négatif sur la santé.

Le GIEC parle ainsi de vulnérabilités différentielles. Cette dimension est cruciale pour éclairer les actions et les financements en matière d’adaptation.

Banalisation et sous-médiatisation de l’information environnementale

Les questions environnementales sont fortement sous-médiatisées en Afrique. L’alerte climatique brûle la peau mais n’affecte pas les locaux climatisés des chaînes nationales de télévision. 

Le réchauffement climatique est plutôt banalisé dans les médias africains. Les grandes alertes viennent souvent des chaînes internationales et même quand c’est urgent, la diffusion des informations climatiques bénéficie de moins de publicité que plusieurs sujets de faits divers. C’est aussi le constat qui ressort, quelques jours après la publication du GIEC. 

Finissons cette petite note sur la banalisation médiatique du rapport du GIEC. 

En réalité, la sous-médiatisation des conclusions du GIEC en Afrique est due à une banalisation du rapport à l’échelle internationale d’une part et au silence de la communauté scientifique africaine d’autre part. A cela, l’on pourrait ajouter une faible spécialisation des médias africains sur les questions écologiques.

Ainsi, le traitement de cette actualité environnementale s’est fait de la manière la plus plate possible. Le rapport du GIEC baigne dans l’ombre de la crise ukrainienne. Les rares fois où il est évoqué, les chiffres et mises en discussion manquent. Il faut de toute manière le lire avant de pouvoir en parler.

Yves-Landry Kouamé


Le gaspillage alimentaire dans la grande distribution : ce qu’il faut savoir

Chaque année, un tiers de la production mondiale de nourriture se retrouve à la poubelle, sans nourrir personne. En plus d’avoir un impact écologique dévorant, le gaspillage alimentaire représente un véritable obstacle à la sécurité alimentaire sur une Terre où des millions de personnes restent, encore aujourd’hui, gravement exposées au virus de la faim.

Une orange atypique © gebana

Telle orange, parce que moche ou mal calibrée se retrouvera à la poubelle car pas assez belle pour être exposée aux clients dans les rayons de la grande distribution. Ce gaspillage prend plus de sens quand on sait que plusieurs millions d’humains sur notre planète peinent à accéder à un bout de pain. Combien sont-ils alors, ceux qui peuvent se procurer les cinq fruits et légumes par jour, recommandés pour être en bonne santé ? Cette recommandation est assurément hors de portée pour les 45 millions de personnes actuellement au bord de la famine dans le monde. Mais alors, pourquoi utiliser des terres pour produire en quantité des denrées alimentaires qui ne nourriront personne ? En creusant le pourquoi du comment, la situation paraît plus complexe. 

Le gaspillage alimentaire : volontaire ou involontaire ?

Quand des aliments destinés à  la consommation humaine sont finalement jetés ou détournés vers des utilisations non alimentaires, on parle de gaspillage alimentaire. Autrement, il est question de toute production de nourriture qui, à une étape de la chaîne alimentaire, est perdue, jetée ou dégradée. L’idée de chaîne est importante car elle permet de comprendre comment une certaine quantité de nourriture n’arrive pas à nos assiettes mais finit à la poubelle ou dans la nature. 

C’est au terme d’un long périple que nos aliments arrivent à nous. Dans les pays les moins avancés, sur des routes souvent à peine bitumées, embouées à la moindre goutte de pluie, les gros camions dandinant pour s’équilibrer n’ont pas souvent le temps de se redresser avant de s’échouer sur le trottoir, les roues sur le côté, laissant s’éparpiller dans tous les sens, les aliments qui nous étaient destinés. Ainsi, surviennent des pertes alimentaires qu’on peut qualifier d’involontaires.

Les pertes involontaires sont causées par des insuffisances structurelles et logistiques qui empêchent par exemple la bonne conservation sur le long terme des aliments ou leur acheminement optimal. Plus précisément, elles sont causées par la mauvaise qualité des routes pour l’acheminement des produits (entrainant des accidents qui renversent le contenu alimentaire du camion), absence de moyens de réfrigération et de stockage des grandes quantités de nourriture avant que celles-ci n’arrivent au consommateur, les mauvais emballages, l’alternance chaleur-humidité dans certaines zones etc. Toutes ces causes potentielles sont involontaires, arrivent au cours de la chaîne d’approvisionnement et s’illustrent le plus souvent dans les pays les moins avancés. 

Un camion sur une route difficile © Ninara via Iwaria

De l’autre côté, dans les pays avancés, où les infrastructures de transport et d’acheminement des produits sont meilleures, le gaspillage alimentaire est causé loin des routes d’approvisionnement. Ici, c’est plutôt sur l’état esthétique d’une orange, sur son aspect amoché, un peu égratigné, mal calibré, que le choix de mettre volontairement à la poubelle va s’opérer. Cette scène s’illustre très souvent dans les supermarchés et au niveau des producteurs qui les approvisionnent.

Ainsi, dans la grande distribution, des fruits peuvent être refusés, pas parce qu’ils ne sont pas bons à la consommation, mais parce qu’ils ne répondent pas à certains standards qui pour le coup sont très discutables. Une banane peut donc être bonne à la consommation, mais se retrouver à la poubelle parce qu’elle n’est pas/plus très souriante. C’est le côté pervers des normes de qualité et de commercialisation. Pour qu’ils répondent au marché, les cultivateurs sont obligés de trier minutieusement leurs produits par taille et par couleur, de sorte à ne garder que ceux qui respectent les normes de qualité visuelle de mise en rayon. 

Les règles du gaspillage : cas des agrumes

L’Union Européenne décrit correctement à quoi devraient ressembler les produits qui peuvent être commercialisés. A titre d’exemple, le cas des agrumes est particulièrement parlant en ce sens que selon l’UE, les citrons, mandarines et oranges doivent être intacts et sans défaut, sans blessures ou meurtrissures, être tous conformes à certains formats physiques (53mm de diamètre minimum pour les oranges), avoir une coloration exclusivement typique de la variété etc. 

Des oranges naturellement atypiques, un peu « imparfaites » pour la grande distribution © gebana

Les règles du marché européen supposent ainsi une certaine uniformité entre les produits et des calibrages précis. C’est une vision assez technique et mécanique qui a d’énormes conséquences sur les producteurs car une partie des récoltes peut se retrouver inadaptée aux règles et finir de ce fait à la poubelle. Il est vrai que l’ingéniosité humaine a permis d’avoir des machines pouvant pondre des objets identiques, mais avec la nature c’est un peu différent.

Bien qu’il soit possible de dimensionner mécaniquement et à l’identique des millions de pièces automobiles, il serait difficile de le faire pour des mangues, des carottes et des oranges par exemple. Pourtant, la règle pour les enceintes de la grande distribution selon ce que prévoient les standards, c’est justement de vendre des produits visuellement irréprochables, présentables, identiques, calibrés dans un but de plaire à une clientèle qui n’a pourtant besoin que du vrai goût et de la qualité nutritionnelle. Cette posture technique encadrée par les textes européens, contribue à entretenir une certaine culture du gaspillage alimentaire et n’arrange ni la situation humanitaire mondiale, ni la situation écologique.

Contournement des règles : objectif zéro gâchis

Face au poids des habitudes de gaspillage dans toute la chaîne de production, de distribution et de consommation alimentaire, face aux réglementations et aux normes de commercialisation qui encadrent les produits, peut-on imaginer d’autres façons de faire ? Oui ! Oser imaginer d’autres façons de faire, en expérimentant de nouvelles approches, c’est ce que fait par exemple gebana depuis plusieurs années. 

Récolte et mise en cagette des oranges pour la commercialisation ©gebana

A l’avant-garde du commerce équitable auprès des producteurs fragiles, gebana vient de relancer sa campagne de lutte contre le gaspillage alimentaire et les normes de tri abusives, après avoir expérimenté le contournement des règles européennes l’année passée. En 2020/2021, les producteurs d’oranges qui travaillent avec gebana n’ont pas dû se plier aux règles européennes et cela a permis de vendre 90% des oranges produites. Les clients de gebana ont donc pu consommer quasiment toutes les oranges des producteurs, des oranges déformées, sans calibrage, chacune avec sa particularité comme la nature en a décidé, sans altérer le goût : de vraies oranges tout simplement.

Pour pouvoir le faire, il a fallu une dérogation de l’UE face à une initiative de gebana pour plaider la cause des agriculteurs qui s’appauvrissent après les récoltes, à force de devoir faire le choix du commercialement correct au détriment du naturellement produit. Jusqu’alors, les familles d’agriculteurs triaient en moyenne un quart de leurs récoltes et les oranges qui n’étaient pas conformes aux normes européennes finissaient en jus ou étaient achetées à des prix dérisoires auprès des familles agricultrices. Après plusieurs courriers, l’Union Européenne a répondu à gebana en donnant une ouverture qui assouplit les règles :

On nous a conseillé de simplement étiqueter les cagettes d’oranges par la mention suivante : destinée à la transformation. Les règles d’exportation ne seraient alors plus applicables.”

GEBANA

Désormais, par ce contournement des règles, gebana importe aussi des oranges imparfaites en continuant de procurer par la même occasion un prix plus haut aux agriculteurs. Il est donc aujourd’hui possible pour le consommateur qui veut consommer des vraies oranges, de commander des cagettes de 13 kg, contenant des oranges naturelles et de bonne qualité même si celles-ci ne se ressemblent pas toutes comme dans les supermarchés. Cela contribue considérablement à enrayer les codes du gaspillage alimentaire, rompt avec un système malade d’uniformisation des processus et évite des prélèvements inutiles de ressources.

Pour finir, il est important de rappeler que si c’était un pays, le gaspillage alimentaire serait le 3e émetteur de CO2 dans le monde. Si on les réunissait tous dans un pays, les personnes à deux pas de la famine pourraient constituer la population de l’Algérie ou celle de l’Espagne. En France, malgré la loi antigaspi de 2016, c’est 10 millions de tonnes de produits d’une valeur commerciale totale estimée à 16 milliards d’euros qui sont perdus et gaspillés par an. Un français peut jeter jusqu’à 30 kg de nourriture par an. Ce gâchis complique bien évidemment l’atteinte de l’objectif 2 de développement durable, à savoir l’élimination de la faim dans le monde. Un changement d’habitudes est plus que nécessaire. Et les normes de gaspillage doivent bouger ! 

Yves-Landry Kouamé


Cop26 : quand la jeunesse africaine arrive en sueur à Glasgow !

Invisibilisation médiatique, moyens financiers limités, difficultés d’accès au vaccin, absence de soutien de leurs États, plusieurs raisons limitent la participation effective de la jeunesse africaine à la Cop26. Pourtant, c’est la jeunesse la plus exposée aux effets du réchauffement climatique.

Vannessa Nakate, jeune activiste ougandaise pour le climat.
Vanessa Nakate, jeune activiste ougandaise. Crédit : Paul Wamala Ssegujja / Wikimedia Commons.

Les négociations climatiques ont débuté à Glasgow dans le cadre de la Cop26. En marge de cet évènement important pour le débat écologique mondial et l’action climatique, les appels à l’aide se sont multipliés ces derniers jours sur les réseaux sociaux. Ces appels viennent du continent qui paie le plus lourd tribut au réchauffement planétaire. Des activistes africains, détenteurs du badge de la Cop26 mais qui n’ont ni les moyens financiers ni les moyens logistiques pour se rendre en Ecosse ont en effet dû compter sur la solidarité et l’empathie de quelques personnes sur la toile pour s’y rendre. Le rêve qu’ils poursuivent : porter  la voix du continent qui émet le moins de CO2, mais subit le plus les conséquences du réchauffement climatique. 

Une jeunesse exposée mais peu entendue

La jeunesse africaine est lourdement exposée aux effets du réchauffement mais a du mal à trouver de l’espace pour s’exprimer.

Alors que le rapport sur l’état et les tendances de l’adaptation publié le mois dernier estime le coût de l’adaptation aux effets du changement climatique à 331 milliards de dollars d’ici 2030 pour l’Afrique, sa jeunesse se mobilise pour réclamer plus d’actions de la part des pollueurs, avec une voix certes légitime mais inaudible. Ce qu’elle essaie de dire, c’est que le coût de l’adaptation est beaucoup trop élevé pour l’Afrique. Avec moins de 4 % des émissions planétaires de gaz à effet de serre, c’est le continent qui pollue le moins. Face à cet état de fait, le mot d’ordre des experts a toujours été celui de l’adaptation. Les Etats africains devraient s’adapter aux conséquences de la pollution atmosphérique engendrée majoritairement par l’Amérique, l’Europe et l’Asie.

Cette posture est de plus en plus controversée, car en plus de devoir s’adapter, certaines recommandations tendent à suggérer à l’Afrique déjà en retard, de renoncer à un développement industriel. En effet, si l’Afrique amorce un développement industriel à l’occidental, la multiplication des événements extrêmes sera sans précédent et précipitera la planète dans l’abîme. Il faut donc des négociations et surtout des contreparties sincères pour trouver le modus vivendi.

Mais voilà que sur la route des négociations, la jeunesse la plus exposée aux effets du changement climatique ne trouve pas les moyens pour se rendre à la COP. C’est après un véritable parcours du combattant que certains y arrivent, tout en sueur !

Cette situation ouvre le champ à d’autres sujets importants et tout aussi légitimes comme la justice climatique.

Greta OUI, mais pas vous !

Pendant que l’adolescente suédoise multiplie les bains de foule, les selfies et interviews, l’actualité d’autres activistes non moins importants comme Vanessa Nakate, révèle des incohérences qui donnent raison aux détracteurs de ce sommet.

Vanessa Nakate, c’est l’activiste qui porte aujourd’hui la voix de la jeunesse écologique africaine lors des grandes rencontres climatiques. C’est la jeune fille qui a été rognée d’une photo d’ensemble devenue virale, prise à Davos.

https://twitter.com/vanessa_vash/status/1220936740665511936?ref_src=twsrc%5Etfw

Elle n’a pas tardé à réagir en publiant une vidéo qui va faire le tour du monde sur twitter.

https://twitter.com/vanessa_vash/status/1220722317002756098?ref_src=twsrc%5Etfw

Dans cette vidéo, elle décrie l’invisibilisation des activistes de couleur dans les revendications écologiques portées par la jeunesse. Nous étions en Janvier 2020. Mais cette année encore, une scène analogue semble se reproduire à la Cop26. 

En janvier 2020, un scandale médiatique éclate suite au sommet de Davos, après le retrait de Vanessa Nakate d’une photo d’ensemble où figure Greta Thunberg et d’autres activistes. La jeune activiste Ougandaise a été tout simplement invisibilisée sur la première photo officielle qui semble t-il a été rognée avant d’être diffusée par l’agence américaine AP(Associated Press).

https://twitter.com/CK1london/status/1220723715652104192?ref_src=twsrc%5Etfw

À travers Vanessa, c’est toute la jeunesse africaine qui se trouve souvent disqualifiée d’une manière ou d’une autre dans le débat et sur la scène écologique mondiale.

Les appels à l’aide pré-cop26 identifiés çà et là en donnent une couleur d’exclusion de certaines voix au profit d’autres plus légitimes : « Greta oui, mais pas vous » ! Cette hiérarchisation des voix est fondamentalement contraire aux valeurs écologiques. C’est en hiérarchisant ainsi et irrégulièrement les espèces animales et végétales au gré d’intérêts personnels que beaucoup sont aujourd’hui en voie de disparition. Décidément, nous n’avons encore rien compris !

Le continent le plus touché par les effets du changement climatique quémande des places à la table des négociations climatiques : quelle incohérence ! Beaucoup parlent d’hypocrisie climatique, d’autres d’exclusion. Une sorte de lutte des classes dans la lutte écologique ? Faut-il être bien foutu et plein aux as pour exprimer son avis sur la dégradation de notre environnement ? Qui aujourd’hui est mieux placé que la jeunesse africaine pour parler des conséquences du réchauffement climatique ?


Finalement, moins d’une semaine après le début de la Cop26, nous pouvons déjà conclure. Quand on voit des dirigeants, comme Jo Biden, qui s’endorment pendant les discussions, le commerce insupportable à Glasgow autour de l’événement, les discours creux au goût de réchauffé dont celui du président français venu en Jet privé comme ses homologues de l’Allemagne et du Japon, le discours de Jeff Bezos lui aussi venu en jet privé, la course aux selfies avec Greta, les difficultés rencontrées par les activistes africains, il y a beaucoup à dire et il y a tout pour se faire sa petite idée de ce qui en ressortira.
Lire aussi : COP28 à Dubaï, une jeunesse africaine méfiante

Cette Cop26 qui a pourtant vocation à unir le monde pour lutter contre les changements climatiques déçoit déjà. Censée rassembler le maximum d’espoirs derrière des engagements forts et des prises d’initiatives concrètes des dirigeants, elle nous montre dès son entame qu’on n’a pas besoin d’attendre la suite des évènements pour baisser nos attentes.

Lire aussi : Les sujets brûlants de la jeunesse africaine à la COP27 en Égypte


Umuganda au Rwanda, l’exceptionnel rendez-vous du nettoyage

Pour effacer les reliques de la crise sanglante qui a opposé la communauté Hutu à la communauté Tutsi en 1994, le Rwanda a dû se transformer remarquablement. Vingt-sept ans après le génocide, ce petit pays enclavé d’Afrique de l’Est a bonne mine et fait figure de bon élève au niveau de plusieurs indicateurs de développement durable.

Pays des milles collines, frontalier avec la Tanzanie à l’Est, le Congo à l’Ouest, le Burundi au Sud et l’Ouganda au Nord, le Rwanda a su, contre tous les pronostics, trouver sa place dans le rang des pays africains au développement remarquable ces vingt dernières années.

Ce pays où près d’un million de personnes ont perdu la vie en 1994 lors du génocide, met aujourd’hui tout en œuvre pour impulser un développement qui rassemble les cœurs tout en poursuivant les objectifs de développement durable. Les autorités politiques ont en effet entamé très vite, au lendemain de la crise, une phase d’implication de tous les citoyens dans des travaux d’intérêt général, de sorte à favoriser une dynamique d’ensemble, inculquer des habitudes écocitoyennes et mettre les populations au cœur des efforts de développement. L’un des symboles qui matérialisent cette dynamique, c’est l’Umuganda : l’exceptionnel rendez-vous mensuel du nettoyage urbain.

Umuganda : institutionnalisation d’une tradition d’entraide

Chaque dernier samedi du mois, c’est  l’UMUGANDA au Rwanda. Cela signifie que chaque Rwandais, devrait se munir de sa daba, sa machette, son balai, ses bottes ou ses gants, pour donner un coup de propre aux rues de sa collectivité, assister une personne âgée, aider une personne à mobilité réduite dans ses courses, mettre la main à la pâte pour la construction d’une infrastructure etc.

Ce jour-là, la circulation est réduite, toutes activités qui n’entrent pas dans le cadre de l’Umuganda sont strictement contrôlées, ralenties ou tout simplement stoppées. Des attroupement à des endroits spécifiques mettant en exergue des balais ou machettes qui balancent aux rythmes des épaules d’ouvriers, de chefs d’entreprises ou de membres du gouvernement, sont également identifiables. Ce n’est pas un jour comme les autres. C’est le rendez-vous mensuel de l’Umuganda, jour des travaux communautaires obligatoires pour tous. Cela dit, d’où vient l’Umuganda, cette pratique à l’origine d’un changement notable dans la façon de vivre au Rwanda ?

Pour se repérer, retour dans l’histoire du Rwanda où nous découvrons qu’il s’agit en réalité d’une pratique séculaire d’entraide dans le milieu rural. Dans la thèse soutenue par Penine Uwimbabazi en 2012, intitulée « An Analysis of Umuganda : the Policy and Practice of Community Work in Rwanda », en français « Une analyse de l’Umuganda : la politique et la pratique du travail communautaire au Rwanda », l’Umuganda est définie comme une pratique visant traditionnellement à offrir ou prêter une force communautaire à l’endroit d’une personne en situation de besoin, soit pour la construction de sa maison, soit pour ses activités agricoles. 

La participation de tout le monde était requise et en cas d’absence, les chefs de tribus étaient chargés d’en connaître les raisons et décréter un Umuganda si cette absence était due à des incapacités physiques. L’Umuganda décrétée, les membres de la tribu se chargeaient des activités des absents afin que leur absence ne les ruine pas ou ne provoque pas un dysfonctionnement du tissu économique collectif. 

UMUGANDA du 30 sept. 2017 ©Kigali Today via Flickr

En 1994 une crise sanglante éclate et oppose les Hutu aux Tutsi. Cette crise au bilan énorme (plus d’un million de morts en trois mois), va emporter une bonne partie de la main-d’œuvre du pays et l’affaiblir en ressources humaines. Au début des années 2000, après la guerre, le Rwanda était par conséquent confronté à un manque d’effectifs dans bien des domaines d’activités. Il était alors difficile de mettre sur pied une administration post-crise à la hauteur des enjeux de reconstruction et de réorganisation d’un pays en ruine. Les autorités ont, de ce fait, réfléchi et trouvé utile de faire contribuer tous les citoyens, peu importe leur niveau de qualification.

Cette idée cadrait naturellement avec l’un des enjeux forts du moment : la cohésion sociale. Considérant que la gestion de certains besoins des collectivités comme par exemple la collecte des déchets ménagers, ne relève pas seulement de l’efficacité des services publics de ramassage, mais suggère en plus, une éducation aux gestes écocitoyens et la responsabilisation du citoyen, l’Umuganda paraissait une piste des plus sérieuses pour combler d’une part le déficit de main-d’œuvre dans ce domaine et d’autre part le souci de rapprochement des communautés. La participation aux travaux communautaires a été ainsi rendue régulière et obligatoire pour tous.

Umuganda : pour une citoyenneté exemplaire

L’Umuganda avec la participation du président rwandais ©Paul Kagamé via Flickr

Participer à l’Umuganda, c’est remplir un devoir civique. C’est pour cela que chaque dernier samedi du mois, des contrôles ont lieu pour vérifier l’effectivité des travaux communautaires, aux quatre coins du pays. Car comme nous venons de le voir, bien qu’une vielle tradition, sa version actuelle a vu le jour au lendemain de la crise de 1994. Il est donc évident que cela ne parle pas à l’ensemble de la population Rwandaise. L’Umuganda en tant que vecteur de valeurs écocitoyennes, politique d’éducation populaire et facteur de cohésion sociale a eu une phase de test à partir de 2001 avant d’entrer dans la loi en 2007. Cela dit, même si plusieurs analyses peuvent découler de l’observation minutieuse de cette pratique atypique qui contribue indéniablement au rayonnement du Rwanda post-génocide, nous pouvons succinctement retenir que l’Umuganda, c’est :

  • Un travail communautaire qui a lieu tous les derniers samedis de chaque mois
  • Une participation obligatoire de toute personne âgée de 18 à 65 ans 
  • Une amende et exclusion sociale périodique si « absence injustifiée » le jour de l’Umuganda
  • Une reconnaissance communautaire pour les plus assidus
  • Un appui à la politique de gestion des déchets
  • Une culture du sens commun basée sur la tradition locale
  • Un bel exemple de ce que la tradition africaine peut inspirer pour stimuler des habitudes écocitoyennes chez les populations
  • La manifestation du principe d’exemplarité des dirigeants : ils descendent de leurs bureaux et exécutent l’Umuganda avec les populations
  • La manifestation du principe d’égalitarisme au sein des communautés sans distinction : destin commun, travaux communautaires à la même date, sans distinction de position hiérarchique
Jour d’Umuganda ©Kigali Today via Flickr

Par ailleurs, l’Umuganda, au-délà du fait de « se réunir pour nettoyer », c’est aussi une cohésion sociale renforcée et des liens retrouvés à chaque rencontre. Uwineza adore l’Umuganda parce que c’est l’occasion pour elle de rencontrer certaines personnalités publiques qu’elle ne voit qu’à la télévision. Echanger avec des hauts dirigeants, cadres et membres du gouvernement, sans barrières, renforce en elle le sentiment d’appartenance à une nation forte où le vivre-ensemble traditionnel subsiste encore. Nshimiyimana a pu établir son premier contact avec son épouse Anonciata, grâce à l’Umuganda. Lors de l’Umuganda, les limites sociales entre les citoyens sont effacées. Ce rendez-vous mensuel contribue ainsi à l’édification d’une société rwandaise unie autour des intérêts nationaux. 

Outre l’Umuganda, une gouvernance qui produit de bons résultats

Le rayonnement actuel du Rwanda, notamment à travers sa vitrine Kigali, est en partie la résultante d’une gouvernance rigoureuse sous-tendue par des mesures fortes depuis près de 20 ans. La gestion communautaire de certaines missions d’intérêt public comme nous venons de le décrire, la mise en œuvre de plusieurs projets visant à inscrire le Rwanda dans la droite ligne des enjeux mondiaux ont permis d’avoir des résultats satisfaisants pour les populations et pour la planète.

Kigali ©ITDP Africa via Flickr

En 2008, une loi entre en vigueur pour interdire la fabrication, l’importation, la vente et l’utilisation de sacs en matière plastique. Dans le même élan, plusieurs mesures voient le jour pour assainir et verdir les rues des villes. Résultat : en 2016, pour la troisième année consécutive, Kigali a été distinguée en tant que la capitale la plus propre d’Afrique par l’ONU Habitat. En 2008, l’Organisation des Nations Unies avait déjà distingué la même ville pour ses efforts d’élimination des taudis et d’amélioration des aménagements urbains et des infrastructures de collecte des ordures. Ces distinctions entretiennent l’essor d’un tourisme foisonnant à Kigali et alimentent la forte attractivité économique du pays. 

De plus, depuis 2003, la loi rwandaise exige un quota de 30% de femmes dans l’administration et au gouvernement. L’ODD5 trouve ainsi l’un de ses meilleurs élèves. Subséquemment, cette avancée sociale majeure a entrainé la montée en puissance des femmes en politique. Le pourcentage de femmes à l’assemblée nationale rwandaise n’a cessé de grimper depuis lors, jusqu’à être le plus élevé au monde. Elles occupent 61 % des sièges au parlement

Par ailleurs, dans la même veine des performances en termes d’indicateurs de développement durable, un récent indice lancé à Singapour en Avril 2021 classe le Rwanda en tête des pays africains en matière de bonne gouvernance. Il s’agit de l’indice Chandler Good Government (CGGI) qui classe 104 pays selon la qualité de la gouvernance. Le Rwanda, premier pays africain à figurer sur la liste, occupe la 53eme place au monde, en matière de bonne gouvernance.

En conclusion, disons que la politique en cours depuis la fin du génocide au Rwanda produit des résultats exemplaires et les autres pays africains pourraient s’en inspirer. Mettre les habitants d’un lieu au cœur des solutions aux problèmes de ce lieu fait partie des grands classiques de management territorial et cela marche bien au Rwanda. Le modèle de gestion communautaire organisé autour de l’Umuganda  a permis de réinventer la culture du vivre ensemble et a facilité les efforts du gouvernement dans le sens de la reconstruction du pays. L’Umuganda a également impulsé de nouveaux comportements écocitoyens, à tel point qu’il est difficile aujourd’hui de voir des déchets joncher les rues de la capitale Kigali. C’est un bel exemple de ce que la tradition africaine peut inspirer comme stratégie d’éducation aux valeurs écologiques, à l’heure où la prise de conscience par les populations de l’impact de leurs activités sur l’environnement, demeure une difficulté. Tous les combats ne sont certes pas encore gagnés pour ce Rwanda, mais les autres pays africains ont de quoi s’inspirer.


Commerce équitable : au-delà des labels

Cultivés essentiellement entre les tropiques mais largement consommés dans les pays aux hivers froids, des produits comme la banane, la mangue, l’avocat et le café alimentent le commerce international. Toutefois, malgré l’augmentation de la demande en matières premières tropicales à l’échelle internationale, le niveau de vie des producteurs ne suit pas toujours la même courbe.

Commerce équitable : au-delà des labels @etresensibleasonenvironnement

Il ne reste plus que neufs ans pour atteindre les 17 objectifs de développement durable adoptés par l’ONU. Les objectifs de développement durable sont un appel à l’action de tous les pays – pauvres, riches et à revenu intermédiaire – afin de promouvoir la prospérité tout en protégeant la planète. Une décennie d’action dans le monde et 2030 sera l’année du grand bilan. Les différents rapports scientifiques rappellent à l’humanité l’importance de changer certains paradigmes, en particulier dans la façon de produire et de consommer, de commercer et de redistribuer les richesses. Les principaux défis écologiques, sociaux et économiques identifiés depuis Rio-1992, n’ont jamais été autant au cœur des urgences internationales. Face à un monde qui doit plus que jamais lutter contre la pauvreté extrême, les pics de chaleur, les inondations, les inégalités sociales, la perte de la biodiversité et l’appauvrissement des terres cultivables, oser changer les règles devient un impératif notamment en ce qui concerne le commerce international.

L’urgence du commerce équitable

Les ressources agricoles et minérales dont regorgent les pays du Sud constituent le poumon du commerce international, la mondialisation vit au rythme de la consommation de ces produits exotiques. Mais les familles de nombreux agriculteurs de ces pays bénéficient difficilement, encore aujourd’hui, des fruits de la croissance.

travaux champêtres pour Commerce équitable : au-delà des labels @etresensibleasonenvironnement
Travaux champêtres © Iwaria

L’économie mondiale s’organise autour de matières premières récoltées en A et consommées ailleurs, aux points B, C et Z. Mais quand il s’agit de regarder de plus près la provenance des produits, les conditions de travail et de vie des populations qui côtoient quotidiennement ces matières premières, le constat reste très souvent alarmant et déconnecté. Les expressions ne manquent pas pour décrire par exemple un continent Africain riche de sa terre mais pauvre du point de vue des indicateurs de qualité de vie.

Les populations locales n’arrivent pas à profiter des fruits du commerce international, qui repose sur les matières premières issues de leurs terres. Cette réalité n’est pas nouvelle puisque dans les années 40-60 déjà, elle inspirait aux USA le mouvement du commerce équitable. En 1964, comme nous le rapporte l’association Artisans du Monde, le commerce équitable connaît sa première reconnaissance internationale notamment lors de la Conférence des Nations Unies sur le Commerce et le Développement (CNUCED). Le premier point mis en avant est la rupture d’avec la logique d’aide. Le slogan « Trade not Aid » prend de l’ampleur pour exprimer l’idée de faire du commerce avec des règles internationales équitables dépourvues de la logique d’assistance ou d’aide aux pays avec lesquels on traite. Depuis lors, les initiatives n’ont pas cessé de naître dans le sens d’un système de transactions marchandes basées sur un « prix juste » et « décent pour le producteur », qu’il soit du Nord, du Sud, d’Est ou d’Ouest. 

Nous sommes en 2021 et pourtant, cette vision de 1964 a besoin, encore aujourd’hui, d’être renforcée et mieux encadrée afin de s’imposer comme la norme. Les agriculteurs sont toujours en difficulté et les populations rurales restent parmi les plus pauvres au monde. En 2018, quatre personnes sur cinq qui vivaient sous le seuil de pauvreté international étaient issues du milieu rural, selon la banque mondiale. D’après la FAO, la plupart des pauvres ruraux vivent de l’agriculture. Cette réalité est plus frappante dans les pays tropicaux, leur richesse en terres cultivables crée une grande activité agro-alimentaire, et dans ces pays, la pression démographique nécessitera de nourrir plus de 9 milliards de personnes en 2050. Selon Les Perspectives agricoles de l’OCDE et de la FAO, en 2030, l’Afrique subsaharienne pourrait représenter presque 40 % de la production mondiale de racines et de tubercules, 21 % de légumineuses et 6 % de céréales. Malgré l’importance de la portée agricole mondiale de cette partie du monde, l’Afrique subsaharienne reste pauvre et sous-alimentée.

Aujourd’hui, plusieurs labels Équitables existent et se penchent sur les conditions de vie de ces paysans en difficultés malgré leur dur labeur pour nourrir le monde.

Des labels pour redistribuer les cartes 

Commerce équitable : au-delà des labels blog @etresensibleasonenvironnement

Café équitable, chocolat équitable, lait équitable, coton équitable, s’il y a une chose qui saute aux yeux aujourd’hui sur les emballages de produits dans le commerce et la grande distribution, c’est la présence de plusieurs étiquettes de labels. Plusieurs logos se disputent la place, y compris les labels du « fair trade ». Effet de mode ou symptôme d’un monde en transition ? Plusieurs labels existent et chaque label fixe ses règles. Acheter un produit labellisé Commerce Équitable, c’est soutenir le commerce qui rémunère justement le producteur français, américain, brésilien, togolais etc. Le Commerce Équitable a pour vocation de lutter contre la pauvreté des agriculteurs fragiles en leur permettant d’être mieux encadrés, de gagner mieux de leurs labeurs, d’avoir des garanties. Mais pour avoir ces garanties, il faut souvent passer par des labels.

Pour avoir l’étiquette du commerce équitable sur ses produits, il faut satisfaire aux conditions de base du label. Chez Fairtrade International par exemple, il faut que les producteurs et commerçants respectent un certain nombre de critères économiques, environnementaux et sociaux. Au titre des critères économiques, l’acheteur doit s’engager à verser une Prime Fairtrade fixe aux producteurs et aux travailleurs pour leur permettre d’investir dans l’amélioration de la qualité de leurs entreprises et de leurs communautés. Au niveau des critères environnementaux, Fairtrade interdit aux producteurs, l’utilisation de plusieurs matières dangereuses et de tous les organismes génétiquement modifiés (OGM), sans oublier de mettre l’accent sur des pratiques écologiques et agricoles saines, en adéquation avec la fertilité des sols. Quant aux critères sociaux, il y a, entre autres, l’interdiction du travail des enfants et la juste rémunération des travailleurs.

Ces règles, non exhaustives, peuvent différer selon que l’on veut intégrer d’autres labels comme Ecocert, Symbole des Producteurs Paysans, Bio Partenaire, Fair For Life, Artisans du Monde ou Fair Trade USA … tous engagés pour le Commerce Équitable. Cela dit, la labellisation engendre inévitablement des coûts pour le petit producteur burkinabé, togolais ou ivoirien qui veut se mettre aux normes et profiter du marché mondial équitable. A ce niveau, les grands exploitants ont un avantage considérable sur les petits producteurs d’où la nécessité de changer les règles et de voir au-delà des labels.

Au delà des labels : l’exemple de gebana 

Cultivés essentiellement entre les tropiques mais largement consommés dans les pays aux hivers froids, des produits comme la banane, la mangue, l’avocat et le café alimentent le commerce international. Toutefois, malgré l’augmentation de la demande en matières premières tropicales à l’échelle internationale, le niveau de vie des producteurs ne suit pas toujours la même courbe. Quant aux labels équitables qui tentent d’y remédier, ils ne couvrent pas la multiplicité des problèmes auxquels sont confrontés les producteurs, notamment les petits.

Dans le système commercial concurrentiel actuel, pour améliorer les conditions de vie de familles d’agriculteurs, ce sont les règles du commerce international qui doivent en réalité changer. A l’heure où l’écologie est au cœur de tous les débats et où la pauvreté dans certains pays tropicaux requiert une meilleure redistribution des fruits de la croissance, le timing pour l’atteinte des objectifs de développement durable nécessite de nouvelles approches. Un exemple à suivre serait celui de gebana.

Commerce équitable : au-delà des labels @gebana
« Nous changeons les règles » © gebana

Des initiatives comme gebana essayent de changer les règles pour tendre vers un idéal de commerce équitable qui fait sens. Le dernier rapport de la FAO portant sur l’état de la sécurité alimentaire et de la nutrition dans le monde, propose d’intervenir sur les systèmes alimentaires pour améliorer l’état du commerce international et favoriser plus d’équité. Pour ce faire, l’Organisation Mondiale des Nations Unies pour l’Alimentation et l’Agriculture propose d’intervenir sur les chaînes d’approvisionnement alimentaire et de renforcer la résilience des plus vulnérables à l’adversité économique. C’est justement ce que fait l’entreprise gebana, engagée depuis plus de 40 ans en faveur du commerce équitable. 

Au-delà de l’étiquette équitable, gebana change les règles pour faire plus sens. Les produits de gebana arrivent directement au consommateur européen, sans intermédiaire. L’entreprise s’est construite sur le principe d’élimination des intermédiaires, afin de garantir la bonne qualité des produits et de réduire les kilomètres alimentaires. De plus, gebana permet aux producteurs de gagner plus, en partageant avec eux une partie du total des bénéfices générés par la vente de leurs produits. Ils sont ainsi mieux rémunérés car ils perçoivent 10% des bénéfices, en plus du prix d’achat du bio que gebana leur paie. En 2020, au plus fort de la crise sanitaire et ses mauvaises répercussions sur de nombreux petits producteurs locaux, les agriculteurs accompagnés par gebana au Burkina Faso, auTogo, au Brésil et en Suisse, ont été agréablement surpris par les bénéfices générés par leur travail avec gebana. Ils ont pu en effet capter une partie de la demande des personnes confinées en Europe. Les bénéfices ont été utiles pour eux et leurs communautés.

Au demeurant, le commerce équitable reste un processus en construction pour le bien-être de tous les producteurs et aussi pour le bien-être de la planète. Le point de vigilance reste le bilan carbone des produits transportés d’un continent vers un autre, même si le paysan du pays d’origine touche le juste prix. A cet effet, le dernier rapport du GIEC nous interpelle sur la nécessité de changer nos modes de consommation pour tendre vers moins d’émissions de gaz à effet de serre dans l’atmosphère et moins de pollution. Les processus et nouveaux modèles de développement durable comme le commerce équitable devront donc se raffiner pour être à la hauteur de l’urgence climatique. Il ne faut donc pas s’arrêter.

Yves-Landry Kouamé


World Environment Day : restaurer des écosystèmes en décadence

Les écosystèmes ont du mal à s’adapter à notre rythme de pollution. Les océans suffoquent, les sols sont contaminés, l’air est pollué, les eaux sont souillées et la biodiversité disparait. Notre empreinte écologique pèse aujourd’hui trop lourd pour les écosystèmes. 

écosystème aquatique freepik
© Freepik

Longtemps considérés comme les poubelles de la planète pour leur immensité et parce qu’ils avalent sans soucis tous nos déchets, les fonds marins sont aujourd’hui en déliquescence. Les espaces naturels forestiers quant à eux, continuent d’être exploités sans prise en compte de la faune qui y vit. Surpêche, pollution plastique, pollution des terres cultivables, marées noires, déforestation, braconnage, toutes les armes de destruction massive des écosystèmes sont enclenchées quotidiennement sur différentes portions de la planète. Pour toutes ces raisons, à l’occasion de la Journée mondiale de l’environnement, l’ONU a décidé cette année de taper du poing sur la table en lançant la décennie de la restauration des écosystèmes. Mais peut-on restaurer les écosystèmes en dix ans ?

Les écosystèmes aquatiques deviennent inhospitaliers

Il y aura plus de plastiques que de poissons dans les océans d’ici 2050.  Les fonds marins, ces écosystèmes dont la beauté est unique suffoquent et deviennent inhospitaliers. En 2016, une zone morte de la taille de l’Ecosse, a été découverte au fond de la mer d’Arabie. Les zones mortes sont des zones où la qualité de l’oxygène s’est altérée. Ce sont des zones qui ne permettent plus aux espèces endémiques de vivre convenablement.  

pollution plastique -freepik
© Freepik

Les premiers constats datent de plus de 20 ans. En 1996, dans les fonds de la mer d’Arabie, entre le Yémen et l’Inde, une première mesure de l’état de l’oxygène avait attiré l’attention des chercheurs sur certaines anomalies, sans grandes conséquences. Cependant, les mesures les plus récentes dont celles de 2015 et 2016 montrent que la zone d’hypoxie dans la mer d’Arabie s’est étendue dangereusement plus loin, va crescendo et les causes de son extension pourraient être imputables aux déchets industriels et au réchauffement climatique selon des scientifiques. Elle est l’une des plus inquiétantes zones de fragilité écologique en raison de son importante taille.

Elle commence à environ 100 mètres (de profondeur) et descend jusqu’à 1.500 mètres, de sorte que presque toute la colonne d’eau est complètement dépourvue d’oxygène.

M. Lachkar, chercheur à l’université NYU Abu Dhabi (AFP)

Le manque d’oxygène en mer peut être causé par la prolifération d’algues et d’espèces végétales qui absorbent tout l’oxygène du milieu au détriment des poissons. Ces espèces végétales deviennent invasives et problématiques dès lors qu’elles se nourrissent excessivement de fertilisants issus de nos déchets agricoles, de nos eaux usées et des rejets industriels. Selon l’UICN, environ 700 fonds marins suffoquent aujourd’hui par désoxygénation, contre 45 en 1960. Pendant ce temps, 400 zones mortes clairement identifiées menacent les écosystèmes aquatiques. 

Dans un monde complexe aux défis de sécurité alimentaire et d’explosion démographique importants, des espèces de poissons comme le thon sont menacées par les zones mortes. Cette réalité affecte les rendements halieutiques, impacte les économies littorales et fragilise des écosystèmes aquatiques dont l’actualité rime désormais avec urgence. 

Déforestation : des espèces emblématiques menacées

Chaque année, 25 millions d’arbres, 18 milliards de litres d’eau et 22 millions de barils de pétrole sont mobilisés rien que pour la fabrication des tickets de caisse. Les tickets de caisse sont pourtant d’une utilité négligeable contrairement à la forêt. Ce qu’il ne faut pas perdre de vue, c’est qu’un arbre qui tombe, ce n’est pas seulement un arbre qui tombe. Un arbre qui tombe, c’est aussi un habitat d’oiseaux détruit, c’est un maillon spécifique qu’on déconnecte d’un écosystème.

éléphants d'Afrique - freepik
© Freepik

Le spécisme a eu raison du rhinocéros noir d’Afrique. Le braconnage a eu raison du rhinocéros vietnamien. Le nombre d’éléphants de forêt d’Afrique a chuté de plus de 86% sur une période de 31 ans, tandis que la population d’éléphants de savane d’Afrique a diminué d’au moins 60% au cours des 50 dernières années, selon les évaluations de l’UICN. Classé dans la catégorie des espèces en danger critique d’extinction, le pronostic vital de l’éléphant de forêt d’Afrique est donc engagé. Les portions d’écosystèmes dans lesquelles il évolue se rétrécissent jour après jour. Le thème de la journée mondiale de l’environnement tombe donc à pic : restaurer les écosystèmes !

Un thème et une vague numérique mondiale pour mobiliser quelques actions sous le sceau de l’environnement, c’est ce qu’on a fait jusqu’ici. Combattre la pollution plastique en 2018, combattre la pollution de l’air en 2019, biodiversité en 2020 et cette année, restaurer les écosystèmes ! Il faudra un jour se poser la question de l’impact réel de ces journées et questionner la pollution numérique qu’elles engendrent. A travers le thème de cette année, l’ONU vise le long terme en s’inscrivant dans une décennie de restauration des écosystèmes. Mais peut-on restaurer les écosystèmes en 10 ans quand on sait que 4,2 millions d’hectares de forêts primaires tropicales ont été détruits en 2020 selon Global Forest Watch ? La superficie de la forêt mondiale a diminué de 178 millions d’hectares sur ces 30 dernières années, indique un rapport de la FAO

Restaurer les écosystèmes en 10 ans

écosystème à restaurer - freepik
© Freepik

La décennie pour la restauration des écosystèmes (2021-2030) est lancée. Il s’agit concrètement de régénérer les écosystèmes détruits par les industriels guidés par l’appât du gain, de restaurer les écosystèmes détruits pour nous fabriquer des produits qui se retrouveront très vite en fin de vie à la mer, sous forme de déchets et d’encombrants. Il s’agit de ces écosystèmes fragiles, que nous observons avec contemplation sur nos écrans, mais que nous méprisons par nos achats dès que nous mettons les pieds dans le commerce. 

Alors qui dit restauration des écosystèmes en 10 ans, dit aussi changement de nos modes actuels de consommation. Quand les intérêts privés nuisent aux ressources et au bien-être de la collectivité, il va falloir y remédier en 10 ans. Quand pour la fabrication de tickets de caisse qui seront immédiatement jetés à la poubelle, des forêts sont gratuitement détruites, il va falloir y remédier en 10 ans. Il va falloir dans cette décennie, soit arrêter de consommer des produits toxiques, soit arrêter la vente des produits toxiques. 

Arrêter de consommer des produits toxiques suppose qu’on réduise les pétitions et qu’on agisse sérieusement sur nos modes de consommation. Cela suppose qu’on mette plus d’ardeur à trier nos déchets convenablement, à acheter ce qui est produit localement, à consommer juste ce qu’il faut, à réduire notre consommation de viande, à limiter l’usage de la voiture pour les courtes distances. En démocratie, cela suppose par exemple de voter des candidats porteurs de valeurs écologiques. 

Arrêter de consommer des produits toxiques suppose par ailleurs de relever le challenge qui consiste à ne rien acheter chez les gros pollueurs de la planète. Mais le bémol avec les actions individuelles et citoyennes, c’est qu’elles ont souvent pour plus grand mérite, l’allègement de notre conscience individuelle. En réalité, les assiettes des 7,5 milliards d’habitants que compte notre unique Terre coûtent beaucoup trop cher pour la planète et les écosystèmes ont du mal à s’adapter au rythme de pollution induit par les activités industrielles. Il faut donc 7,5 milliards de personnes éco-responsables.

Les 10 prochaines années qui s’annoncent seront décisives.

Décontaminer les écosystèmes pollués, régénérer la flore, restaurer la diversité faunistique et surtout éviter l’extinction des espèces en danger critique, seront les montagnes à surmonter.

Yves-Landry Kouamé


Mariam Coste, ambassadrice de la restauration éco-responsable en Côte d’Ivoire

Consommer responsable, se nourrir en toute conscience, c’est aujourd’hui possible en Côte d’Ivoire grâce à Passion et Cannelle. Restaurant zéro déchet, service de livraison de repas végétariens et centre de lecture en même temps, cette éco-entreprise pluridimensionnelle est le support de l’engagement de Mariam Coste. Son rêve : voir l’Afrique devenir autonome et un modèle d’écologie.

Mariam Coste de Passion et Cannelle par Yves-Landry Kouamé du blog être sensible à son environnement

Le concept de restauration éco-responsable développé en Côte d’Ivoire par Mariam Coste est unique par son originalité, les services proposés, son impact social et environnemental mais aussi par le rêve qui le sous-tend. Invitation à manger en toute conscience, contribution à l’économie locale en soutenant les producteurs locaux, aide à l’insertion professionnelle et sociale, promotion de l’épanouissement intellectuel… La liste peut s’allonger si l’on sonde dans le détail Passion et Cannelle, cette éco-entreprise pluridimensionnelle dirigée par la native de Kigali, Mariam Coste.

La cuisine et l’écologie : une double vocation

Franco-rwandaise et mère de famille, Mariam Coste a dû puiser dans plusieurs générations pour se convaincre de sa double vocation. Sa mère était restauratrice, son père entretenait un champ naturellement et son beau-père lui a appris comment trier ses déchets. C’est donc aux côtés de maman que Mariam se familiarise avec la bonne cuisine et nourrit le rêve de cheffe. Plus tard, elle ambitionne d’ouvrir son restaurant. Cette idée ne va cependant pas se matérialiser avec vélocité puisque Mariam, en plus d’aimer la cuisine, accorde une grande importance à la préservation de l’environnement et ses motivations sont loin d’être pécuniaires. Il a fallu par conséquent réfléchir à un modèle qui mettrait en synergie son savoir-faire culinaire et ses sensibilités écologiques.

« L’idée concrète de départ vient de mes enfants et de ma nièce qui trouvaient que je faisais des bons petits plats et qu’il était temps de les partager avec les autres. Il a fallu un peu de temps car j’avais peur de ne pas trouver comment faire de la restauration éco-responsable. »

Mariam Coste
Un plat de Passion et Cannelle, restaurant éco-responsable de Mariam Coste ©Olivier Coste
Un plat de Passion et Cannelle, restaurant éco-responsable ©Olivier Coste

Faire de la restauration certes, mais surtout de la restauration éco-responsable ! Mariam a toujours voulu montrer qu’il est possible de rompre le schéma classique qui consiste à soutirer constamment à la Terre tout ce qu’elle a de meilleur sans jamais lui rendre la pareille. C’était là son pari et son rêve en ouvrant Passion et Cannelle. Aujourd’hui, gérante de cette éco-entreprise et véritable ambassadrice de l’alimentation responsable en Côte d’Ivoire, Mariam Coste fait sa part et contribue fortement au développement de sa communauté.

La cuisine de maman, celle qui allie le goût au bien-être, et son engagement en faveur d’un monde durable se combinent agréablement dans un local au cœur du centre des affaires à Abidjan, dans la commune du Plateau où elle propose un service rare. Cet éco-restaurant dont la dimension est à la hauteur de son amour pour l’humain et pour le vivant, s’inscrit dans le souci de réconcilier le consommateur avec son environnement.

Passion et Cannelle ou la marque du “Manger en toute conscience”

Comme partout dans le monde, les denrées alimentaires perdent progressivement leurs fonctions premières dans l’organisme pour laisser place à une pauvreté nutritionnelle qui rend l’humanité vulnérable à plusieurs maladies. Cette situation qui ne manque pas d’audience, requiert de nouveaux modes de consommation. Les mutations sont déjà en cours, surtout dans les pays développés. Toutefois l’Afrique dans sa grande majorité reste quasiment en marge de ce débat et accueille progressivement à bras ouverts les géants de la junk-food.

Un plat de Passion et Cannelle ©Mariam Coste

Les potentialités naturelles ivoiriennes sont pourtant favorables à l’émergence d’une alimentation locale de qualité en accord avec l’organisme et l’environnement. C’est tout le sens de l’engagement culinaire de Mariam. Ayant fait l’expérience heureuse d’une alimentation locale de qualité et d’un style de vie zéro déchet, elle nourrit à travers son restaurant le projet de vulgarisation du concept d’alimentation en toute conscience. Il s’agit de promouvoir une façon de manger responsable, c’est-à-dire en accord avec les enjeux écologiques contemporains. Il s’agit également de renouer avec l’alimentation équilibrée, capable de remplir toutes ses fonctions nutritionnelles dans le corps.

Consommer responsable, se nourrir en toute conscience, c’est donc aujourd’hui possible en Côte d’Ivoire grâce à Passion et Cannelle. Service de livraison de repas 100% végétariens, restaurant zéro déchet et centre de lecture en même temps, cette initiative pluridimensionnelle est le support de l’engagement écologique de Mariam Coste. Passion et Cannelle est en effet un restaurant végétarien qui livre des plats dans des contenants réutilisables que les clients lavent et que Mariam récupère à la prochaine livraison. Depuis deux ans, elle dit non aux contenants à usage unique, fabrique ses propres produits ménagers pour ses clients et fait ses courses en vrac en privilégiant les produits locaux. Elle a un espace aménagé au cœur de la commune à l’architecture new-yorkaise, le centre des affaires, le Plateau. Les clients qui peuvent se déplacer sont reçus dans un local agréablement aménagé. Le décor verdoyant ne choque pas ceux qui connaissent Mariam, elle qui a un diplôme en esthétique et cosmétologie.

Bien plus qu’un restaurant : un concept unique

Passion et Cannelle, est d’une inspiration rare en Afrique non seulement par son originalité mais aussi par sa pluridimensionnalité. Il y a d’abord le service de livraison de repas éco-responsables, ensuite un espace pour manger agréablement sur place, aussi une bibliothèque pour l’épanouissement intellectuel et enfin un volet dédié à la formation de ressources humaines capables de pérenniser cette vision écologique de la restauration.

Christiane, une employée formée à la cuisine écoresponsable par Mariam Coste

Nous sommes ici dans une démarche de reconquête d’un mode de vie qui allie alimentation responsable et équilibrée, nourriture intellectuelle et formation des jeunes. Le projecteur braqué sur le service de livraison, le style de certains contenants peut attirer l’attention. Il s’agit des Lunch Box. Ces récipients composites, rares dans les restaurants classiques en Côte d’Ivoire et plus populaires aux États-Unis, en Inde et surtout au Japon, Mariam les trouve très pratiques pour son activité. Le lunch box est un récipient à la mode qui peut avoir plusieurs formes selon les usages et les pays. Interrogée au sujet de ces contenants, elle explique qu’il s’agit dans son cas d’avoir des bocaux bien présentés qui facilitent la livraison d’un repas complet et équilibré. 

Mais à Passion et Cannelle il n’y a que le service de midi s’il s’agit de se faire livrer un repas ou manger sur place. En effet, pour Mariam, manger équilibré c’est nourrir aussi l’esprit ! Le service ne se limite donc pas qu’aux assiettes. L’après-midi, son espace éco-responsable est dédié à la lecture silencieuse grâce à une bibliothèque bien fournie où l’on peut emprunter un livre et le ramener ou venir avec son propre livre. Ce temps est aussi réservé aux discussions entre amis ou inconnus ainsi qu’au lâcher-prise. L’accès se fait toutefois sur réservation étant donné la situation sanitaire.

Produits et services de Passion et Cannelle ©Photographies de Cheick Sylla et Olivier Coste

Il y a enfin le volet formation qui vient couronner la dimension sociale de l’œuvre. Passion et Cannelle offre une formation gratuite à ses employés et recrute prioritairement des personnes qui traversent une période de chômage et qui ont peu de chances de trouver un travail bien rémunéré dans un autre secteur. Il y a par exemple le cas spécifique d’une cuisinière qui est passée par une phase de formation en cuisine végétarienne avant de bénéficier d’une formation diplômante entièrement financée, dans une école de restauration et d’hôtellerie. Une autre cuisinière suit ce processus actuellement. Cette dernière, rencontrant des difficultés d’écriture et de lecture, prend des cours particuliers à l’aide d’un intervenant extérieur qui vient deux fois par semaine pour l’aider. Passion et Cannelle est ainsi bien plus qu’un restaurant, c’est un modèle d’entreprise à copier.

« Si je devais donner un conseil à tous les jeunes qui vous liront et qui voudront faire comme moi, je leur dirais de s’armer de patience, croire en leurs projets, favoriser des micro-entreprises, travailler ensemble et non contre, travailler dur avec sérieux et toujours offrir le meilleur d’eux-mêmes. »

Mariam Coste

Le concept de restauration éco-responsable développé en Côte d’Ivoire par Mariam Coste est unique par son originalité, les services proposés, son impact social et environnemental mais aussi par le rêve qui le sous-tend : voir l’Afrique devenir totalement autonome et un modèle d’écologie. Car si le mouvement écologique semble être en marche au niveau de la jeunesse, dans la pratique tout reste à faire. Qu’il s’agisse d’éducation environnementale pour déconditionner les croyances et faire remarquer aux populations la dégradation de leur environnement ou qu’il s’agisse de soutenir des entreprises éco-responsables par des politiques environnementales ambitieuses, le champ d’action reste colossal. Fort heureusement, Mariam Coste n’a attendu personne pour concrétiser son ambition. Comme elle, ils sont aujourd’hui des milliers d’africains à rêver grand pour ce continent.

Yves-Landry Kouamé


Eco-anxiété : le grand malaise de la jeunesse écologique

Surcharge informationnelle, fake news, dramatisation, l’actualité écologique jouit d’une attention particulière de la part des médias ces dernières années. Noyée dans un déluge d’informations, l’écologie continue de déchaîner les passions et de créer une forte angoisse, à tel point qu’il commence à se développer chez bien de jeunes, des symptômes d’éco-anxiété.

https://iwaria.com/

Les batailles médiatiques sur les sujets qui engagent l’avenir de l’humanité sautent aux yeux. Qu’il s’agisse de politique, d’économie, d’éducation, d’inégalités sociales et surtout d’écologie, les médias constituent, depuis longtemps mais encore plus aujourd’hui, de véritables leviers de productions intellectuelles diverses. Plusieurs postures s’expriment en distillant souvent plus de biais de compréhension que d’éclaircissements chez le citoyen ordinaire. Cette réalité couplée à la forte volonté d’action chez les jeunes, face à l’urgence climatique, généralise subtilement un grand malaise d’éco-anxiété.

L’eco-anxiété: de quoi s’agit-il?

Ceux qui ont le privilège de savoir ont le devoir d’agir. Cette idée d’Einstein passe aujourd’hui pour le leitmotiv de millions de jeunes engagés à travers le monde. Ils sont de la génération Y et Z, jouissent d’une richesse informationnelle débordante et font preuve d’une conscience écologique manifestement plus accrue que celle des générations passées. Leurs prises de position, que ce soit sur Internet ou lors de rencontres formelles comme la COP, laissent transparaître la colère, la peur de l’avenir et l’indignation. Ils font entendre leurs voix partout où l’occasion leur est donnée et lorsque ce n’est pas cas, ils créent des occasions de rébellion:. « Friday for Future!», scandent-ils tous les vendredis pour réclamer un avenir vertueux. Mais cette peur de l’avenir, bien que légitime, engendre par la même occasion un sentiment d’éco-anxiété. En effet, hors des grandes manifestations, lorsqu’ils sont devant la télévision, à l’école, en famille, ces jeunes ne sentent aucun signe d’espoir pour la planète en constante dégénérescence. Ils sont rongés par l’éco-anxiété, la solastalgie ou encore le malaise d’être sur une planète qui brûle littéralement à un rythme infernal, par la faute de nos actions. Ils développent ainsi la hantise de ce que sera l’humanité dans dix, vingt, trente ans…

Ce coup de blues conduit à une auto-culpabilisation, un mal-être entretenu par la crainte d’un avenir résolument funeste d’une part et le désespoir d’une lutte vouée à l’échec d’autre part.

Le poids de la surinformation et des idées reçues

La calotte glaciaire a atteint son point de non-retour au Groenland. Même si l’on arrivait à freiner le changement climatique, cette partie de la banquise restera irrécupérable. Un tel scénario était-il évitable ? Est-ce une première dans l’histoire ?

Les tentatives d’explications de ce genre de catastrophes climatiques vont dans tous les sens. Les idées reçues se distillent généreusement et sont d’une extrême viralité. Le choix de l’information la plus pertinente dans cette infobesité devient le véritable défi. Il est difficile en ce 21e siècle de se faire une idée juste de l’actualité écologique, à cause des médias qui se sont érigés au fil du temps en de véritables leviers de moralisation de la société. Il ne s’agit plus de juste donner une information pour éclairer les actions. L’espace médiatique est devenu pour bien des acteurs, l’agora des grandes expertises, aussi variées et controversées qu’elles puissent s’avérer. En face, il y a des jeunes consommateurs de plus en plus anxieux et apeurés par ce qui est annoncé d’ici 100 ans pour notre planète.

Dans cette ère, où l’exagération des faits et des causes fait mieux vendre, le plaisir de s’informer et de se cultiver a vite fait de se transformer en angoisse. Sur la question polémique de la consommation de viande par exemple, il y a deux ans, l’animateur Nagui faisait sortir les professionnels de l’élevage de leur silence, lorsqu’il affirma à la télévision que la viande rouge polluait plus que tout le secteur du transport. Il réveillait ainsi un vieux débat qui avait opposé des statistiques de la FAO sur l’élevage aux statistiques du GIEC sur le transport. La part d’émission du secteur de l’élevage, prenant en compte les émissions directes et les émissions indirectes paraissait plus grande que la part d’émission des transports en circulation. Cette comparaison rejetée à plusieurs reprises mais encore populaire, n’aurait pas dû se faire selon certains experts, étant donné que les deux études ne se basaient pas sur les mêmes modes de calcul. Les jeunes assistent ainsi et couramment, à des tribunes médiatiques qui hyperbolisent et extrapolent des faits, contribuant inhéremment à leur casser le moral.

Des faits et un entourage pesants

Noyée dans un déluge d’informations alarmistes, l’écologie continue de déchaîner les passions et créer une forte angoisse, à tel point qu’il commence à se développer chez bien de jeunes qui n’en mènent plus large comme Béatrice, des symptômes d’éco-anxiété.

femme anxieuse ©Freepik

Comme Greta Thunberg, Béatrice a pris conscience très tôt de l’impact de ses activités sur les écosystèmes. Elle suit l’actualité environnementale et sait en quoi consiste son empreinte écologique. Sur les réseaux sociaux, elle est intéressée par toutes les astuces qui pourraient l’aider à réduire son impact sur les écosystèmes mais elle a l’impression de faire peu. Pendant qu’elle s’attelle à réduire sa consommation de viande, elle reçoit régulièrement des vidéos de son amie végane, Rebecca, montrant de manière troublante le traitement des animaux dans les abattoirs et expliquant la toxicité de l’élevage de bovins. Hier, elle suivait avec George le débat sur le nucléaire après avoir visionné un documentaire sur la fonte des glaciers. Il y a quelques mois, Mamadou lui disait que le téléphone qu’elle tient depuis deux ans et qui lui a coûté ses économies, vient des mines du Congo et de l’exploitation des enfants.

Elle qui aime le chocolat, l’enquête sur le cacao ivoirien, révélant l’exploitation des enfants, lui a fait perdre son appétence pour les dérivés de cette matière première. Troublée, elle veut faire sa part pour révolutionner le monde car à l’image du Colibri, elle croit en l’action des petits gestes quotidiens. Chaque jour, elle vit avec l’envie de mieux faire mais culpabilise de ne pas pouvoir faire plus. Ce dimanche, après avoir consulté un article sur l’explosion démographique, elle a pris une décision importante: rejoindre l’idéologie portée par le mouvement GINKS (Green Inclinations No Kids). Ce mouvement prône la renonciation à l’idée de procréer. Parce qu’elle veut préserver la planète d’autres bouches à nourrir et d’autres corps à vêtir, Béatrice a décidé de ne pas faire d’enfant. Aussi, la semaine dernière, elle n’a pas pu se rendre à la marche pour le climat car fatiguée et pas trop motivée.

Béatrice fait des efforts mais chaque fois qu’elle essaie de suivre l’actualité environnementale son moral prend un coup. Elle se sent finalement inutile malgré sa gourde, son alimentation orientée vers le bio, ses achats en vrac, le choix des produits locaux et artisanaux, son militantisme écologique et sa résolution de ne pas faire d’enfant. Béatrice souffre en réalité  d’éco-anxiété. Ses amis l’appellent ironiquement « madame bio ». Cette pression de la cause environnementale s’est transformée en pression sociale et se matérialise par son effroyable bigoterie quand elle se rend dans un centre commercial, un supermarché et même quand elle se présente chez des artisans locaux. Pour se libérer de cet état, Béatrice doit mieux s’informer, prendre du recul et peut-être apprendre à apprécier autrement sa jeunesse.

Mieux s’informer et prendre du recul pour mieux agir

Des “Béatrice” il y en a des milliers aujourd’hui, ces jeunes, atteints par les informations apocalyptiques et dont le moral baisse à chaque fois qu’une hausse de la température terrestre est annoncée. Ils se nourrissent d’informations calibrées sur des sujets en réalité plus vastes et développent souvent sans le savoir des signes d’éco-anxiété qui les empêchent de vivre et d’exercer un engagement juste. Pour en guérir, prendre de la distance face aux informations synthétisées dans la presse en ligne se révèle une piste importante. 

©Freepik

S’affranchir de l’influence médiatique n’est pas l’ultime solution. Ce serait même passer à coté de données essentielles d’engagement. L’on pourrait en revanche intégrer quelques prédispositions. L’un des premiers éléments à intégrer, c’est que les bonnes nouvelles ne sont pas ébruitées. A l’opposé, les mauvaises nouvelles font très vite le tour du monde car elles suscitent plus de réactions. Le deuxième élément à intégrer, c’est que quand on ne se documente pas à la lumière de plusieurs sources sur le sujet qui nous intéresse, on risque d’être juste au courant au lieu de comprendre. Le troisième élément à intégrer c’est qu’autant l’actualité peut être marquée par le même événement donnant l’effet d’urgence, autant elle peut véhiculer de fausses informations qui à force de répétition donnent ce même effet. Il est également important de garder à l’esprit que l’on a le droit de penser, remettre en cause, suivre et ne pas suivre.

Tout citoyen a le droit de choisir sa façon de s’engager. Toute les contributions, qu’elles soient médiatiques, scientifiques ou politiques devraient être en accord avec la diversité des convictions et laisser des marges pour que le citoyen se fasse sa propre idée. Car si l’objectif visé depuis quelques années par les médias, est de susciter un sentiment de culpabilité chez les jeunes afin de les pousser à mieux agir, le résultat reste très mitigé. En effet, malgré l’apport médiatique pour l’éveil de la conscience écologique des jeunes par le biais de messages effroyables, les habitudes demeurent consuméristes. La jeunesse est donc écologiquement consciente, mais nombreux sont ces jeunes qui ne voient plus l’intérêt de se priver de certaines habitudes de consommation, puisque de toute façon, les médias annoncent surabondamment l’apocalypse écologique sur tous les continents. Il est temps de changer de stratégie.

Yves-Landry Kouamé


Côte d’Ivoire : 20 ans d’atteintes à l’environnement en caricatures

Le patrimoine naturel ivoirien a essuyé les plâtres de 20 ans de crises successives. Consubstantiellement à une gestion légère et dans un contexte d’instabilité politique, les symboles de la Côte d’Ivoire verdoyante ont été mis à plat ventre de façon remarquable. Retour en caricatures et à l’ivoirienne, sur quelques faits marquants de l’actualité environnementale au pays de l’éléphant.

Le Zoo d’Abidjan, siège de scandales

C’est la dernière en date. Il y a quatre mois, le plus célèbre parc animalier de Côte d’Ivoire fermait ses portes aux visiteurs. Le Zoo d’Abidjan, renaissant de ses cendres après près de deux décennies noires, a dû de nouveau fermer suite à un enchainement de scandales incoercibles, mettant à nu les conditions de vie peu honorables des principaux locataires. En effet, après des accusations de maltraitance animale démenties par les autorités, une hyène décide de prendre son destin en main le 8 Septembre 2020 en s’échappant du zoo, enflammant ainsi la toile ivoirienne, indignée par l’allure fébrile du félin et agacée par cette énième actualité du même acabit. 

© Jean Tapé pour le blog Etre Sensible à Son Environnement – Caricature d’une hyène qui s’échappe du zoo d’Abidjan

Probo Koala, l’une des plus grandes catastrophes écologiques

Cette affaire, qui date de 2006, n’a pas fini de faire couler de l’encre, surtout quand il s’agit de 17 morts officiels et d’une centaine de milliers d’empoisonnements suite au déversement clandestin de plus de 300 tonnes de déchets pétroliers aux larges d’Abidjan. Le scandale de Probo Koala, de Trafigura ou encore des déchets toxiques a suscité de vives tensions durant quelques années avant d’être noyé.

© Jean Tapé pour le blog Etre Sensible à Son Environnement – Caricature de l’affaire Probo Koala

A Grand-Lahou, il faut vite une pancarte

La ville historique et côtière de Grand-Lahou est aujourd’hui littéralement sous les eaux. Il faut vite ériger des pancartes géantes, pour au moins garder des souvenirs de cette localité qui a fait les frais du réchauffement climatique devant le regard médusé des riverains.

© Jean Tapé pour le blog Etre Sensible à Son Environnement : Grand-Lahou sous les eaux

Insalubrité croissante : à qui la faute ?

Dans les rues de la capitale Abidjanaise, les déchets surtout plastiques (interdits depuis 2014) continuent de trainailler et s’accumuler là où le vent ne peut plus assurer le transport. Si l’Etat ne fait que sensibiliser aux comportements écocitoyens les plus basiques comme le fait de jeter ses ordures dans une poubelle et organiser ponctuellement des opérations Grand Ménage, les populations quant à elles, n’aident visiblement en rien. Elles continuent de se débarrasser à la hâte de leurs déchets, dans les rues et dans la plus grande insouciance.

© Jean Tapé pour le blog Etre Sensible à Son Environnement-Insalubrité

Parce qu’une image communique mieux qu’un long texte, les caricatures sont de plus en plus usitées pour peindre des réalités sociales de tout ordre. Cette forme de communication qui est la forme par excellence de l’exagération, est ici utilisée dans l’unique but de peindre les points saillants des 20 ans de coup de fusils qui n’ont pas fait que troubler la quiétude de populations humaines en Côte d’Ivoire. Ces deux dernières décennies ont aussi embrouillé les institutions de gestion du patrimoine naturel, si bien que les scandales n’ont fait que s’égrener, entre déchets toxiques déversés aux larges d’Abidjan, réduction drastique du couvert végétal, mauvais traitement des animaux au zoo d’Abidjan et insalubrité grandissante. Toutefois, ces faits dégradants ont eu le mérite d’attirer l’attention de l’opinion publique, éveillant ainsi une masse critique qui oblige l’Etat à embrasser une meilleure gestion de la biodiversité en Côte d’Ivoire.

Yves-Landry Kouamé

Ces caricatures ont été réalisées par Jean Tapé, jeune dessinateur ivoirien, pour ce blog.